Brother 2-L’envol
Fantasy on your artistic trajectory (Episode 2). A la croisée des lignes de force créatrices qui t’animent, tu finis par tracer un chemin.
“J’ai eu beaucoup de chance…”
C’est ce que tu diras à plusieurs reprises en parlant de ton adolescence. Oui tu as eu beaucoup de chance, Brother. Tu as été propulsé hors des chemins tout tracés qui t’attendaient : travailler à la mine comme ton père ou bien faire carrière dans le commerce, ou mieux encore, tu en avais le physique, devenir coureur cycliste et faire “Le Tour de France”… Mais pour comprendre ce qu’il t’arrive à cette période entre 16 et 20 ans, il faut remonter le temps. Tu es né et tu as grandi dans le Nord Est de l’Angleterre. A cette époque des années soixante, le gouvernement travailliste soutient l’accès aux universités pour les jeunes britanniques des classes populaires, via des bourses d’études. Et toi encouragé par tes professeurs, tu choisis, de te diriger vers une carrière artistique en intégrant à dix-neuf ans l’Université des Beaux-Arts de Newcastle pendant quatre ans. En pleine jeunesse, tu saisis l’opportunité assez fantastique qui s’offre à toi et tu décides ainsi de l’orientation de ta vie future.
Un bain artistique et culturel
Revenons en flashback sur ton enfance pour comprendre les influences dont tu t’es nourri. Grâce à ta mère qui fournissait en thé et sandwich le projectionniste du cinéma de la ville, tu as pu voir gratuitement les films américains des années 50-60 qui ont enrichi ton imaginaire et inspiré une partie de ton futur répertoire. Vers quatorze ans tu commences à lire des livres d’art et de poésie. Enfin tu es “obsessed with music” depuis l’âge de tes dix ans avec les morceaux entendus à la radio ou sur des disques payés grâce à des petits jobs.
Pourtant c’est avec l’ambition de devenir “a painter” que tu entres à l’Université. Dans les cours d’art plastique que tu suis alors, tu as la chance d’avoir comme professeur l’artiste Richard Hamilton, le fondateur du pop art britannique. Tu es impressionné par le personnage, son art visuel, sa décontraction et sa liberté de création. A son contact et dans l’immersion artistique bouillonnante de ces années-là, tu vas construire peu à peu ta sphère de création en absorbant des influences et des concepts. C’est une période très riche pour toi sur le plan culturel. Tu es en particulier fasciné par la technique du collage ainsi que le détournement de l’univers de la société de consommation naissante dans les œuvres picturales du pop art.
A la recherche de ton style personnel
Tu expérimentes la peinture et tu fais même une exposition de tes tableaux mais tu te rends à l’évidence : ce n’est pas là que tu exprimes le mieux ton talent. Cette option qui s’offrait à toi, tu finis par l’abandonner en avouant plus tard : “je ne me suis pas vraiment trouvé en tant qu’artiste dans mes années à l’université”. Cette ligne de fuite, tu la retrouveras d’une autre manière dans l’agencement visuel créatif de tes albums… et peut-être aussi dans un art de vivre.
Ok donc, ni coureur cycliste, ni peintre, mais quoi alors ? Ce n’est pas grave d’errer à cet âge-là. Tu suis des pistes et tu cherches ton style… Sans en être encore pleinement conscient, tu continues de progresser dans ta recherche en créant un groupe musical de musique soul en 1967 avec des pairs, dont deux musiciens seront de futurs compagnons de route.
Si on regarde les photos de toi dans ces années-là, tu ne souris pas. Est-ce l’incertitude de l’adolescence ou un genre que tu te donnes ? Ces photos posées collent d’ailleurs bien avec l’air du temps de cette génération d’après-guerre qui produira une vraie éclosion de talents en Angleterre. Dans la communauté d’artistes en herbe que tu fréquentes, tu es “le timide de la bande” mais tu sais déjà te faire remarquer…
Photos of teenager
Me, your sister, je retiens trois photos de cette période charnière de ta vie. La première est une photo de face, en gros plan sur ton visage, tu portes une jolie casquette sur des cheveux longs, ta main droite reposant alanguie sur une rambarde. C’est ton regard à la fois fixe et indécis et ton expression songeuse d’adolescent pas fini qui interpellent. Cette photo fait écho avec ce que tu répondras plus tard dans une interview : “Quel est le rêve que vous aimeriez réaliser ? Que ce rêve justement ne se termine jamais.” Une vraie philosophie de vie qui pointe dans ton expression d’alors. Sur une autre photo, tu poses avec des lunettes de soleil à la main, sur un fond de parc arboré, à demi appuyé sur une Studebaker, ta voiture que paraît-il, tu poussais plus que tu ne la conduisais. Très chic en costume-cravate, veste ouverte, tu fixes l’objectif avec l’expression déterminée d’un jeune mâle plutôt beau gosse. C’est déjà un pas vers l’objet-symbole et la mise en scène de soi, à la fois innovante et marquée par l’imagerie américaine.
La troisième est une photo de groupe, trois de tes copains sont juchés sur une sorte de bouche d’aération avec grille, un homme plus âgé à gauche et deux autres jeunes hommes assis sur un rebord en ciment. Toi tu es debout à droite, appuyé sur ce muret, avec des lunettes de soleil qui cachent ton regard, en jean et chemise, ta pose est décontractée et toujours pas de sourire, jouant avec l’image d’un “beau ténébreux or dark handsome man”. Et puis cette façon de se positionner à la fois dedans et dehors du groupe, une ambiguïté qui te suivra…
Tes photos traduisent des façons d’être et un art de la mise en scène que tu cultiveras par la suite avec une sorte d’élégance nonchalante “but on a background of true melancholy”. Brother, tu t’es fabriqué en construisant/ déconstruisant ton image et des images, dans la poursuite incessante d’une esthétique. L’art de paraître et de renaître autrement en te transformant, tout en pivotant autour de ton axe. Ce côté “caméléon” capteur de couleurs du temps, de rythmes et d’ambiances me fascine, dans ta capacité à changer de peau pour aller plus loin.
La révélation
Tes premiers frissons, tu les avais eus en assistant à un concert de Bill Haley à douze ans. Mais cet évènement-là va être un émerveillement et une prise de conscience pour toi. Tu te rends en stop à Londres à un concert de rythm’blues organisé par le Stax Roadshaw, avec Otis Redding, Sam and Dave au cours de l’année 1967. Au cours de ce concert mythique, tu te projettes complètement dans le son, les voix, les costumes, le jeu de scène, tu exultes. Tu diras de ce spectacle qu’il était merveilleux à regarder autant qu’à entendre. Ce mix du musical et du visuel, tu t’en imprègnes pour mieux le développer à ta façon par la suite, en recherchant tel un Graal l’alchimie des deux en un. Voilà, ta voie semble enfin tracée. Ta capacité à t’enthousiasmer, Brother, véritable force motrice, ne te quittera pas au fil du temps. Elle te poussera à entraîner dans ton sillage des talents que tu feras briller et qui te le rendront bien. Et ce concert initiatique en est l’ouverture.
L’envol
Tous les sédiments sont là, mais il va falloir que tu bouges encore pour aller plus loin. C’est le moment du choix où certains, beaucoup, renoncent, ce que j’aime chez toi c’est que tu avances avec une grande intuition. Et s’il y a eu dans cette période riche pour toi, convergence between inside, ta personnalité, and outside tes influences, c’est sans doute parce qu’il y avait déjà en toi une aspiration à aller au-delà de toi-même pour te trouver. Tu l’exprimeras très simplement et de façon touchante dans une interview : “On veut faire quelque chose de mieux que soi.” Tu as maintenant tous les ingrédients pour construire ton parcours d’artiste, avec une foi d’idéaliste et l’embryon d’un projet. Brother, tu ne t’en sortiras pas mal au final et je trouve ta démarche d’une grande cohérence. L’art de la balance est subtil.
Next step, you go to London, et c’est là que tout va commencer.
Lecteur, si tu veux quitter cette histoire, parce que c’est du passé lointain (not born ? ok) ou bien parce que tu n’aimes pas ce que représente Brother, je te dis goodbye. Si tu restes, je t’aurai convaincu que le chemin artistique dans toutes les boucles explorées, est plus intéressant que la surface projective d’un auteur-compositeur-interprète s’exposant/ exposé aux flashs de la célébrité. Toi qui t’accroches, à bientôt pour la suite.
[A suivre] Ôty dit ce qu’il pense de cet article
